
Cet été comme chaque été depuis 5 ans, nous avons décidé de passer nos vacances d’août dans les Balkans.
Slovénie, Croatie, Monténégro, Albanie, passage pour ma part en Serbie, nous avons eu la chance de découvrir des pays magnifiques à la culture riche, à la gastronomie gourmande, aux peuples de caractère et à l’Histoire mouvementée.
Cette année j’avais donc envie d’en apprendre plus sur le conflit des Balkans. Une guerre qui a fait de cette petite partie d’Europe une poudrière et une zone de conflits atroces et violents à moins de deux heures de Paris. La rencontre de Jean-Christophe Buisson à Belgrade en mai 2018 a aussi beaucoup éveillé ma curiosité. Un journaliste qui a vécu le conflit au cœur des batailles, un homme passionnant et accessible, merci à lui d’avoir répondu à mes questions de novice !
En août dernier, nous sommes donc passés entre autres par la Slavonie et la ville-martyre de Vukovar et c’est ce sujet que j’avais envie de traiter ici aujourd’hui.
J’entends souvent dire que les « (ex)Yougoslaves » ne sont pas aimables, pas souriants, pas accueillants… mais qui s’est vraiment intéressé à ce qu’il s’est passé pendant près de dix ans dans les Balkans ? Qui est capable de donner une année de début et de fin de ce conflit ? Les pays impactés ? Les peuples qui ont été massacrés ? (oui on peut vraiment parler de massacre !).
Je n’ai pas la prétention de parfaitement maitriser ce sujet ou de juger les uns ou les autres mais nos vacances ont été instructives, riches en rencontres et échanges et j’avais envie de raconter simplement ce que nos cousins européens ont vécu pendant près de dix ans dans le mépris général.
Le premier souvenir que j’ai quand je pense « Yougoslavie » ce sont les images à la télé dans les années 90. J’étais alors trop jeune pour comprendre mais assez grande pour être marquée par la violence des reportages. Je me souviens même avoir fait une rédaction en cours d’anglais sur ce conflit tant cela me choquait. Quand je suis allée à Dubrovnik en 2009 j’avais été surprise par les impacts de balles sur les murs de l’hôtel avec vue mer dans lequel nous séjournions. Je me souviens me dire que moins de 20 ans plus tôt, là où je marchais entre ces deux bâtiments, des gens se tiraient dessus, certains tombaient, certains agonisaient… Drôle se sentiment quand on est en tongs et panama en plein juillet.
Il est donc logique de commencer par la base, les pays impactés par ce conflit :
Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine, Serbie, Monténégro, Kosovo, Macédoine, et très marginalement l’Albanie (qui pour rappel n’a jamais fait partie de la RFS de Yougoslavie de Tito mais a des intérêts au Kosovo).
Chronologie :
De mars 1991 à novembre 2001, et oui dix ans et la disparition définitive de la Yougoslavie en 2003 (ne restaient que la Serbie et le Monténégro depuis 1991).
L’origine des mouvements d’indépendance :
Rappelons que la capitale et place forte de la RFS de Yougoslavie était Belgrade, là où repose Tito (qui était croate) pour l’éternité.
En 1986 Slobodan Milosevic devient chef de la ligue des communistes de Serbie et appelle à une réforme « sociale ». Il a eu vision nationaliste de la politique et pointe du doigt le sort des Serbes du Kosovo (et oui déjà le Kosovo). Des rassemblements anti-albanais ont lieu à la fin des années 80. Les Serbes vivant hors de l’ancien territoire Serbe manifestent également en Croatie et Bosnie-Herzégovine. C’est d’ailleurs Tomislav notre hôte cet été qui nous a expliqué pourquoi les Serbes ont migré vers les pays frontaliers. Cela remonte à 1690 et 1737 pour les deux principales vagues de migration, les Serbes orthodoxes vivant au Kosovo musulman ont fui pendant les conflits austro-turcs pour se réfugier sous la protection de l’Empereur d’Autriche (et du Saint Empire) en Croatie (Voïvodine, Slavonie et Krajina).
En 1988 suite à ces manifestations, le parlement serbe vote la réintégration du Kosovo et de la Voïvodine au sein de la République de Serbie. De leur côté slovènes et croates appellent à la démocratisation dès 1988. En 1989, la Slovénie légalise les partis politiques (fini la suprématie socialiste), la Croatie suit en 1990.
Tito est alors mort depuis 10 ans, la RFS de Yougoslavie vit ses dernières heures.

En avril 1990, premières élections libres en Slovénie et Croatie. Les communistes perdent les élections. Franjo Tudman gouverne désormais la Croatie. En Serbie en décembre Milosevic est élu président de la RS de Serbie tandis qu’au Monténégro, pays allié de la Serbie, Bulatovic est élu. En Bosnie-Herzégovine Izetbegovic qui représente les musulmans est élu tandis qu’en Macédoine les réformistes alliés aux communistes doivent partager le parlement avec les nationalistes du VMRO.
La situation est donc plus que tendue entre toutes ces républiques qui officiellement ne forment encore qu’une fédération gouvernée par Ante Markovic (né en Bosnie-Herzégovine).
Le feu aux poudres :
En décembre 1991 Markovic, toujours à la tête du gouvernement fédéral, sabordé par Milosevic et Tudman, démissionne. L’armée fédérale majoritairement composée de Serbes participera à cette déroute de Markovic en se ralliant à Milosevic (ce fut déterminant pour la suite).
Le 25 juin 1991 les Croates et les Slovènes proclament leur indépendance.
L’armée populaire yougoslave (à majorité Serbe) prend position aux frontières des deux états. Ils ne resteront qu’un mois en Slovénie. C’est le pays qui fut le moins impacté et touché par les conflits. Cela se ressent encore aujourd’hui dans le discours et la vie des Slovènes.
Août 1991 début de l’attaque de l’armée fédérale (à majorité serbe) en Croatie où de nombreux affrontements se produisent entre Serbes et Croates depuis le printemps. Migration de populations, conflits ethniques, haine fratricide… C’est là que nous arrivons au sujet de cet article, la Slavonie et Vukovar.
La Slavonie et la bataille de Vukovar :
Pour rappel de ce que j’expliquais plus haut, la Slavonie a accueilli de nombreux serbes au 18ème siècle. Il était donc évident que cette région allait devenir le nerf de cette guerre. Cette province est frontalière à la Serbie, depuis les rives du Danube à Batina on aperçoit les berges serbes.
Ce qui nous a marqué en Croatie sur chaque route, dans chaque village et notamment en Slavonie, ce sont les maisons impactées par des balles, détruites par les obus et non reconstruites ou restaurées. Les croates nous ont expliqué que ces maisons étaient jadis habitées par des serbes qui étaient partis et que personne n’avait hérité ou pris possession de ces habitations. Ceci renvoie parfois une image fantomatique de certaines villes en Slavonie et dans tout le pays, notamment lorsque l’on va vers les lacs de Plitvice en arrivant de Zagreb.
Vukovar est donc une survivante de ce conflit et certainement la ville la plus traumatisée. Lorsqu’on arrive depuis Osijek, la première vision de la ville est la gare en partie détruite, puis les maisons, son château d’eau resté en l’état…
On nous avait conseillé d’aller visiter l’hôpital / Mémorial de la ville… nous ne savions pas du tout à quoi nous attendre et n’avions très honnêtement jamais entendu parler de cette ville ou de ce qui s’y était passé.






Voilà donc l’histoire d’un massacre…
La ville de Vukovar a été assiégée pendant 87 jours en 1991. Celle-ci était défendue par moins de 2000 soldats croates peu armés et quelques combattants étrangers venus volontairement prêter main forte. Parmi ces volontaires étrangers se trouvait Jean-Michel Nicollier, un jeune français de 25 ans natif de Vesoul. Autant dire que face à plus de 30 000 soldats de l’armée populaire yougoslave (serbes et monténégrins) et paramilitaires serbes armés jusqu’aux dents, ils n’avaient aucune chance.
Durant ces 3 mois de siège on raconte que près de 12000 obus et roquettes ont été tirés par jour sur cette petite ville de province.
La bataille / Siège de Vukovar fut la plus longue et destructrice en Europe depuis la fin de la deuxième guerre mondiale (qui avait déjà bien frappé la région à Batina). Vukovar fut également la première ville à être totalement rasée depuis la fin de ce même conflit mondial.
Lors de la chute de la ville plusieurs centaines de personnes furent massacrées et 20000 habitants expulsés.


A la fin de ces 87 jours de siège couverts par la presse internationale, les troupes serbes entrent dans une ville transformée en champs de ruines.
Malgré la signature de la reddition, le 20 novembre 1991, les reporters et observateurs étrangers se virent interdits d’entrer dans la ville (selon ce que nous explique la responsable du mémorial de l’Hôpital). Dans la matinée les soldats et paramilitaires serbes qui devaient évacuer l’hôpital pour mettre les résidants à l’abri , entrent dans l’hôpital de Vukovar où se trouvent plus de 200 malades, réfugiés, civils, soldats, employés, blessés. Les occupants sont transférés en bus vers Ovcara à quelques kilomètres de Vukovar, sont sauvagement tabassés puis exécutés le lendemain.
On liste 264 personnes assassinées ce jour-là. Parmi eux se trouvaient une femme, des hommes âgés de 16 à 77 ans et Jean-Michel Nicollier dont le corps n’a jamais été retrouvé. Plus de 60 corps ne seront jamais exhumés.
Nous avons donc découvert ce mémorial un jour d’août 2020, dans les entrailles d’un hôpital croate en plein covid. Cette visite fut courte pour des raison évidentes de pandémie mais nous en garderons un souvenir inoubliable qui nous fait encore froid dans le dos. Sans jugement aucun pour qui que ce soit, ce que nous avons appris ce jour là m’a beaucoup secouée. Nous avons également visité le mémorial où les victimes ont été tuées, leurs photos défilent ainsi que leur nom pour ne jamais les oublier et ne jamais oublier ce que l’homme « civilisé » est capable de faire à ses semblables, ses frères, ses voisins et amis d’hier.






Les chefs serbes responsables de ce massacre furent traduits en justice et condamnés par le tribunal pénal d’ex Yougoslavie entre 2007 et 2010.
La découverte de la Slavonie, de Vukovar m’ont aidée à mieux comprendre le conflit des Balkans, la haine, ce que chaque peuple a subi ou infligé. Sur chaque trajet, en ville, dans les campagnes, les maisons impactées, les monuments du souvenir rappellent combien les Balkans ont souffert de ce conflit. Je ne pouvais m’empêcher d’imaginer que sur cette route, devant cette maison alors que moi j’étais tranquillement assise sur les bancs de la 5ème 3 de la Paix Notre Dame, des jeunes de mon âge, à 2 heures de là fuyaient et luttaient pour leur survie.
La vie a depuis repris ses droits et nous avons découvert un joli centre-ville en bordure de Danube. Jean-Michel Nicollier a désormais un pont à son nom au cœur de la ville et son buste orne ce dernier.







Pour en revenir à la chronologie de cette guerre,
En octobre de la même année (1991), la Bosnie proclamait son indépendance.
En décembre l’Allemagne reconnait la Croatie et la Slovénie.
En 1992, les onze autres pays constituant l’Europe reconnaissent également la Slovénie et la Croatie.
On crée alors la Forpronu composée de 14 000 casques bleus. C’est alors que les Serbes refusent de reconnaitre l’indépendance de la Bosnie et que les conflits éclatent dans ce pays.
En avril 1992, L’Europe reconnait la Bosnie-Herzégovine. Siège de Sarajevo par les serbes- bosniaques. Les Serbes et les Monténégrins proclament la République Yougoslave.
En 1993, les combats éclatent entre croates et musulmans en Bosnie centrale (pont de Mostar).
Cette année marque le découpage et partage de la Bosnie sous protection de l’ONU.
En 1994, les forces serbes retirent leurs armes lourdes de Sarajevo, on prévoit alors la création d’une fédération croato-musulmane en Bosnie.
Belgrade rompt alors ses relations avec la République Serbe de Bosnie qui refuse un plan de paix international.
1995, l’armée croate reprend la Slavonie et la Krajina aux Serbes
Cette année 1995 fut le théâtre de nombreux massacres dont celui de Srebrenica en Bosnie.
En août 1995 les président serbe, croate et bosniaque signent l’accord de Dayton entérinant le partage de la Bosnie en deux parties. On ne parle alors pas encore du Kosovo.
1996, l’armée de libération du Kosovo revendique des attentats à la bombe.
1998, les affrontement reprennent entre kosovars et le pouvoir serbe de Belgrade au Kosovo.
Les Albanais prennent part aux élections non officielles du Kosovo.
1999, prise d’otages de soldats serbes au Kosovo, massacre d’albanais. Chaque partie rejette à son tour les propositions d’accord (serbes et kosovars), la Yougoslavie dont Belgrade (Serbie-Monténégro) est bombardée par l’OTAN.
En juin 1999 la Serbie retire enfin ses troupes du Kosovo.
En 2000, les affrontement continuent entre albanais et serbes au Kosovo.
En octobre Milosevic est renversé.
En 2001, Milosevic est inculpé de génocide puis de crimes contre l’humanité pour ses méfaits en Croatie en 1991 et 1992 et au Kosovo en 1999.
Les tensions s’apaisent enfin dans les Balkans et au Kosovo.
En 2006 le Monténégro quitte définitivement la Serbie et prend son indépendance .
Si les premières années de ces conflits sont plutôt claires pour moi, j’avoue m’être aidée de différents articles pour ce qui concerne le conflit au Kosovo. Selon une amie serbe les oppositions seraient en partie d’ordre religieux pour protéger des lieux de cultes orthodoxes en pays musulman mais je préfère ne pas m’avancer. Il n’est jamais aisé de faire cohabiter différentes ethnies et religions sous un même drapeau.
Pour ma part je reste une grande amoureuse et passionnée des Balkans. J’ai apprécié la sérénité slovène, la gentille des croates, la beauté sauvage du Monténégro, l’authenticité de l’Albanie et l’Histoire de la Serbie. Chaque voyage, chaque séjour dans ces pays est l’occasion d’en apprendre encore plus et de les apprécier d’avantage.
Cet été en Croatie m’a également permis de rencontrer des personnes en or, le cœur sur la main, qui n’ont, malgré mes interrogations, jamais jugé ou condamné leurs voisins.
Ce qui est quand même troublant pour moi c’est de m’entendre conter ce conflit par des personnes de mon âge qui l’ont vécu. J’imagine à chaque fois ce qu’ils ont dû voir, les horreurs dont ils ont été témoins, les avions militaires passant au-dessus de chez eux, les tirs partout dans les villages, se sentir en danger chaque jour à chaque instant pendant des mois. Bien entendu il y a de nombreux conflits dans le monde mais la Croatie est si proche et cette guerre si récente que ça m’interroge toujours.
Je rappelle que je ne suis pas historienne, cet article est simplement un partage d’expériences, d’impressions et de quelques connaissances acquises lors des mes séjours dans les Balkans. L’erreur est donc humaine et possible !
Alors après la COVID, je vous invite à être curieux, sortir de Dubrovnik, Split ou Kotor et partir découvrir les vrais Balkans !
La Slavonie, c’est ça aussi 😊







https://www.estrepublicain.fr/actualite/2013/03/16/le-frenchie-de-vukovar
https://www.justiceinfo.net/fr/tribunaux/tpiy/26462-guerres-des-balkans-les-principales-dates.html